Dans mon métier de tous les jours, nous, professionnels de la petite enfance, essayons de regarder au-delà du beau.
Un enfant qui apprend à tenir une craie découvre son mouvement en même temps qu’une texture, une couleur, une sensation.
Il ne cherche pas à faire du beau. Il expérimente, s’applique, se concentre. Ce que nous percevons comme un simple gribouillage est, pour lui, la découverte d’un geste, peut-être même d’une émotion.

Mais alors, quand on grandit, est-on obligé de faire du beau ?!
J’entends souvent des remarques devant certaines créations : « Cette peinture est bizarre… », « Celui-là me fait peur ! », « C’est laid ! »
Mais pourquoi ? Qu’est-ce que ces œuvres viennent réveiller en nous ? Un dessin coloré, proche du réel, serait-il forcément plus beau qu’une création imaginée, déformée, qui nous sort de nos habitudes ?

Et puis, qui décide de ce qui est beau ?
Quand l’art dérange
De nombreux artistes ont choisi de bousculer les représentations.
Je pense aux Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso, avec leurs corps anguleux et leurs visages déformés. À William Blake, dont les visions fantastiques, parfois cauchemardesques, sont aussi fascinantes qu’inquiétantes.
Ou encore à Edvard Munch et son célèbre Cri, où les formes semblent se tordre sous le poids d’une émotion.
Ces œuvres ne cherchent pas nécessairement à être jolies. Elles racontent, interrogent, troublent.
Et pourtant, qui oserait dire qu’elles ne sont pas de l’art ?



Le beau, celui que l’on reconnaît
À l’opposé, certaines œuvres semblent davantage correspondre à notre idée du beau.
La Jeune Fille à la perle de Johannes Vermeer, lumineuse et mystérieuse, la tendresse du Baiser de Gustav Klimt, l’atmosphère joyeuse du Déjeuner des canotiers de Pierre-Auguste Renoir ou encore la nature foisonnante du Jardin de l’artiste à Giverny de Claude Monet.




Des œuvres très différentes, mais dans lesquelles nous retrouvons de la chaleur, de la douceur, une certaine harmonie.
Comme si la lumière et les scènes familières nous ramenaient vers des émotions positives, quand l’obscurité ou les visages déformés peuvent parfois nous glacer le sang.
Mais est-ce vraiment aussi simple ?
Une peinture sombre peut ĂŞtre bouleversante de beautĂ©, comme L’Île des morts d’Arnold Böcklin. Une scène lumineuse peut dĂ©gager une Ă©trange mĂ©lancolie, comme La Persistance de la mĂ©moire de Salvador DalĂ. Et une Ĺ“uvre abstraite, pourtant Ă©clatante, peut nous laisser complètement indiffĂ©rents.


Finalement, est-ce l’œuvre qui est belle ou la sensation qu’elle provoque en nous qui nous la rend belle ?
Le beau, une question de regard ?
Peut-ĂŞtre que nous ne regardons jamais une peinture avec nos seuls yeux.
Nous y apportons nos souvenirs, notre sensibilité, notre éducation, nos peurs et tout ce que nous avons appris à considérer comme beau.
Ce qui fascine l’un peut déranger l’autre. Ce qui nous semblait laid hier peut nous émouvoir demain.
Et je repense à ces enfants qui découvrent le plaisir de tracer, sans se soucier du jugement des autres.
À quel moment commençons-nous à leur apprendre qu’un dessin doit être joli ?
Combien de fois entend-on « Oh, c’est beau ! » devant une production d’enfant, alors qu’on pourrait simplement s’intéresser à ce qu’il a découvert, au plaisir qu’il a pris à faire ?
Et si, en grandissant, nous avions un peu perdu cette liberté d’expérimenter sans nous préoccuper du résultat ?
Et dans ma peinture ?
Quand je peins sur le corps aujourd’hui, je ne recherche plus forcément le beau. J’explore l’émotion.
Plus le résultat final questionne, surprend, chamboule parfois, plus j’ai l’impression d’avoir atteint mon but.
C’est dans cette direction que j’ai choisi de développer mon art.




Alors oui, vous ne trouverez pas toujours de la douceur dans mes créations. Vous y croiserez aussi de l’étrange, de la mélancolie, de l’obscurité, parfois même quelque chose de dérangeant.
Je ne cherche pas à imposer une émotion particulière. J’aime l’idée qu’une même peinture puisse fasciner une personne, en inquiéter une autre et en laisser une troisième complètement perplexe.
Je veux pouvoir surprendre, explorer ce qui me traverse sans me demander systématiquement si le résultat sera joli. Et surtout, laisser à chacun la liberté de ressentir ce qu’il souhaite.
Alors, la prochaine fois que vous regarderez une peinture, pourquoi ne pas oublier un instant la question « Est-ce que c’est beau ? »
Et vous demander plutôt : « Qu’est-ce que je ressens ? »

Après tout, une œuvre n’a pas besoin de plaire à tout le monde pour avoir quelque chose à raconter.
Delph

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